18.11.09
Déambulation intérieure 2. La Cantine
22.10.09
Déambulation intérieure 1. Café Névé
Première visite. On y va surtout pour travailler. C’est ce que je me suis dit en entrant dans ce nouveau café en plein cœur du quartier portugais. Une quinzaine de personnes, une quinzaine de tasses de café, quelques sandwiches, biscuits et verres d’eau, et surtout plusieurs Mac Books qui monopolisent toute l’attention des travailleurs, laissant le lieu dans le silence le plus complet. Premier hic : on entend les mouches voler. Pas même une musique de fond pour cacher le seul bruit du lieu : les doigts qui courent sur les claviers.
Commander à la caisse, un café au lait svp, pas cher, me dis-je. Le bruit infernal de la machine à café a quelque chose de gênant dans un lieu si silencieux. Le barista prend tout de même la peine de dessiner avec le lait moussé une feuille dans mon café, comme un appel à la nature, un rappel au silence ambiant. Je souris en m’assoyant ; le dessin fait son effet.
En buvant une première gorgée absolument délicieuse de ce café que je redoutais, je m’aperçois que quelque chose de particulier dans la déco m’amuse. Très bois et très turquoise. Deux couleurs dont je doutais les qualités d’agencement. Quelque chose de vaste et de bien séparé. Quelques photos au mur du fond, rien de cliché, rien de cheap. De très belles photos qui n’ont rien à voir avec les œuvres qu’on expose dans la plupart des cafés à défaut d’être « exposables » dans des lieux plus élégants et plus sérieux. Au travail : j’ai des tonnes de corrections.
J’ai failli pleurer quand je me suis aperçu que j’ai oublié la plupart des copies chez moi. Une petite séance de correction de 15 minutes et hop, c’est fini, me voilà bredouille, seul dans un café où tout le monde est sérieux, où tout le monde travaille, où pas même une guitare ne se fait entendre. Je me sens lâche parmi les travailleurs, je me sens comme mes étudiants oisifs et paresseux. Deuxième hic : on ne dirait pas un café pour prendre le temps de boire un café seul, puisque tout le monde produit, tape, écrit, puisqu’il n’y a même pas de couples d’amis qui échangent au sujet des babioles achetées dernièrement, des déboires amoureux ou des potins du quartier.
Enfin, un couple entend mon désespoir et se met à échanger un peu trop fort au sujet de conneries insupportables. En anglais, bien entendu, comme si tous les petits cafés étaient anglos, et je me mets à réfléchir, à lire, à écrire. Je me mets à observer les clients, le petit couple insupportable et les travailleurs à mes côtés, les écrans d’ordinateur qui affichent d’un côté un document complexe et de l’autre une page facebook ou myspace : ah! au bout du compte je ne suis pas le seul à ne rien faire ! L’idée me vient de photographier ce lieu qui m’a l’air de plus en plus magique, mais ma caméra est restée couchée sur ma pile de copies sur mon bureau. Je n’en fais pas un cas : je reviendrai avec des copies ou mon Mac Book et je travaillerai en consacrant un côté de la table à facebook, à myspace, à ma caméra ou aux amis, question de laisser la porte ouverte à l’oisiveté.
Troisième visite.
On y revient. Déjà une qualité. Trois irritants, toujours les mêmes.
Trop de gens du plateau/mile-end se pavanent littéralement, se sont habillés comme pour danser, fixent les autres en quémandant les regards jaloux, clients et employés inclus.
Trop silencieux : on évite de parler fort. Le jour, on dirait une bibliothèque avec de la musique et des gens beaucoup trop conscients de leur apparence.
La musique est diversifiée, pas un problème, mais il y a des limites. 13h : Yeah Yeah Yeah’s, Why?, on voit le genre. 14h : Pop des années ’90. Gros bof. 15h30 : Lil’Wayne, Common, Kanye West. On ne déteste pas, mais on se méfie. 16h20 : disco de cabane à sucre dans le genre celebrate good times come on. Refus : je vais aux toilettes (turquoise, brun et beige; le thème des couleurs se poursuit jusqu’aux chiottes, c’est bien pensé). 16h35 (heureusement, le disco a peu duré) : Rock indé hipster un peu britpop. Je sors du café sans l’ombre d’une envie d’écouter de la musique.
Trois hics qui dérangent parfois beaucoup, mais qu’on endure généralement assez bien. N’est-ce pas les mêmes irritants que je trouve au Cagibi, ancien Esperanza (on dirait que le Névé en est le petit frère) ? Pourtant, on y retourne. Ces cafés ne sont jamais vides et, au bout du compte, il y a véritablement quelque chose de rassurant dans ces irritants : en allant au Névé, je sais maintenant que j’y rencontrerai quelques montréalais beaucoup trop fiers de leur quartier, de leurs fringues et de leurs MacBook, que j’entendrai de la musique que je connais par cœur, aussi diversifiée soit-elle, que le silence ambiant contribuera sans doute au travail qui m’attend tout en me permettant de facebooker dans l’anonymat. Quelque chose comme chez moi : au final, je suis peut-être moi aussi un Montréalais comme mes voisins du Névé, fier de mon quartier, fier de la musique que j’écoute, fier de mes fringues et fier d’avoir un endroit où aller pour travailler toute la journée, au vu et su de tous.
J’y retournerai souvent, au Névé, car j’ai compris aujourd’hui que ce café n’est pas comme les autres. Il a su garder entre ses murs quelque chose de propre à Montréal, une fierté sans doute qui se fait parfois trop rare dans les cafés.
Page facebook du Café Névé
*La photographie sur laquelle les gens travaillent aux ordinateurs a été prise par Benoit Jodoin. Il était avec moi, lors de la troisième visite. Si vous avez des suggestions d'endroits, faites-moi signe: déambuler à deux, c'est toujours plus amusant.
Déambulation intérieure : introduction
Déambuler en ville, ça ne se limite pas seulement à marcher partout et regarder le ciel. Parfois, c’est se péter la face sur des poteaux, foncer sur des passants, se faire dévisager par les autres parce qu’on les regarde trop, se faire prendre par la pluie, trébucher, tomber, frôler la mort; mais aussi croiser des amis dans la rue, aller prendre un café avec eux, aller manger puis finir la soirée dans un bar (bon, j’ai l’air de ne pas travailler dans la vie, mais ça arrive, des journées comme celle-là, faut simplement prendre le temps de les laisser arriver). Pourtant, malgré ces heureux hasards, la déambulation ne s’arrête pas. Car la ville n’est pas seulement une suite de rues que l’on arpente sans direction précise : Montréal est reconnue pour ses nombreux restos, bars, tavernes, karaokés, clubs de nuit, cafés, cantines, salles de spectacle, galeries, théâtres, terrasses, bistros, buffets, salons, places à déjeuner, etc. Puisque déambuler est possible dans un endroit fermé, entre quatre murs (c’est le regard qui fait l’errance, pas les jambes, pas le ciel ouvert), j’ai eu l’idée de faire part de ces déambulations élargies vers l’intérieur. Loin de moi l’idée de transformer ce blogue en site touristique faisant la publicité des meilleurs restaurants de la ville, les déambulations intérieures seront une sorte de parenthèse aux déambulations régulières, question de s’asseoir un peu, de prendre un verre, prendre une bouchée et regarder ce que la ville nous cache derrière ses murs. La photographie sera toujours à l’avant-plan, racontant non pas le menu du restaurant, mais bien l’expérience déambulatoire que j’y ai vécue.20.9.09
Déambulation 11. Le regard se fatigue d'être seul

Les corps sont rares, sur ce blogue. Je n'ai pourtant jamais pris la décision de laisser les gens de côté pour privilégier le seul corps de la ville : je me souviens de l'hommage aux petits vieux (auquel je voudrais bien répondre par un hommage aux ados), mais je me souviens aussi que cette idée est née des haut-parleurs installés dans les stations de métro pour faire fuir les gangs de rue et les flâneurs (visiblement, ça n'a pas fonctionné). Bien que je ne sois pas un photographe de formation, il m'arrive d'élaborer toute une réflexion sur cette activité qui est aujourd'hui devenue une réelle pratique. Je m'aperçois que je ne m'intéresse pas trop à la photographie narrative et aux mises en scène photographiées, à l'exception de quelques artistes comme Anthony Goicolea. J'ai également accordé peu d'attention aux photographies totalement abstraites (quoique...). J'ai fait ma propre culture photographique et je crois que j'ai choisi mon camp thématique à l'aide des photographes qui sont tombés sous mes yeux depuis l'adolescence : Nan Goldin et Sophie Calle, bien entendu, Mark Morrisroe, David Armstrong, Hervé Guibert (mais j'ai toujours préféré ses livres), Gillian Wearing, Wolfgang Tillmans. Plus récemment, je redécouvre Raymond Depardon et Fiona Tan, me réconcilie avec Pascal Grandmaison, fouille depuis quelques années dans les photos d'Isabelle Hayeur.Loin de moi l'intention de name-dropper, seulement de faire une liste plus ou moins chronologique de quelques photographes qui ont su m'arracher des larmes ou une réflexion (souvent ça vient ensemble) sur l'art. Et surtout, de m'apercevoir à l'aide de cette liste, que je suis parti des portraits pour me diriger peu à peu vers le paysage. Je redécouvre les photographies plus récentes de Nan Goldin, de plus en plus exemptes de travelos trash, de scènes de sexualité crue et de sidéens mourants. Même cette star du portrait, sans les quitter totalement, prend ses distances avec les gens pour se tourner vers le dehors. Tillmans a produit une grande série de photos qui fonctionnent comme des diptyques : un portrait d'un côté et de l'autre, un paysage. Facile ? peut-être, mais cela lui a permis d'aboutir à une pratique du paysage qui se rend parfois jusqu'à l'abstraction (voir photo ci-dessous). Hayeur crée des paysages photographiques mystérieux et étranges à souhait à l'aide de manipulations numériques. Oui, le paysage me fait tout un effet, depuis un certain temps.
Mais le regard se fatigue d'être seul.Je reviens aux sources de mes intérêts photographiques (et poétiques aussi, car, sans être totalement fatigué de la poésie qu'on appelle « géopoétique », je souffre de plus en plus d'une carence de gens) et je voudrais bien revoir le portrait qui est, si je me souviens bien, ma première pratique photographique, avant de m'être intéressé au dehors. J'étais plus jeune et beaucoup moins expérimenté en termes de pratique et de théorie : je voudrais me remettre dans ce bain entouré de l'autre, de son regard et de son corps.


Je commence aujourd'hui en publiant sur ce blogue des visages connus et familiers, de gens qui m'entourent représentés dans quelque chose qui, à mon sens, est plus cru que la nudité claire sur papier glacé, quelque chose qui est plus clair que le nom de la ville imprimé sur chaque photo : ces visages flous et coupés illustrent le vif sur lequel le cliché est pris, le même vif que celui de l'anecdote enregistrée en pleine déambulation, le moment exact (dans le cas présent, il s'agit surtout de fêtes et de partys). Si le regard se fatigue d'être seul, c'est qu'il voudrait bien s'entourer de gens qui, dans le noir, en mouvement, trop près ou trop loin, signifient « clairement » leur présence et le présent.




22.8.09
Déambulation 10. Quelques perches pour la mémoire (ou un retour de voyage difficile)

Je m’intéresse au flou depuis très longtemps. Jamais je n’ai pris le temps de réfléchir à cela; j’étais satisfait par la simple exécution, parfois instinctive, par la prise de photos intentionnellement floues, et par une théorie qui se résume en un mot : distance. Quand on me demandait la raison pour laquelle tant de photos dans mes archives étaient floues, je disais « pour la distance ». Ici même, dans ce blog, plusieurs photos le sont. Distance. Une façon d’assumer la distance que crée la photographie, cette même distance que la photographie tente d’occulter à coup de lumière, de gloss, de glitter et de Photoshop. Théorie ultra simpliste que je me suis mis à approfondir devant les œuvres de Engström. L’art fait cela aussi (l’art est un voyage, c’est un cliché, mais on le réalise en voyant de l’art en voyage et en comparant les deux expériences) : il nous apprend bien souvent des choses qu’on savait déjà.Le projet d’Engström est assez simple : le corps est objectivé et le regard du photographe (et celui du spectateur) est subjectivé. Pour y arriver, le photographe a laissé intentionnellement sur la photo la marque du passage du temps en laissant, lors de la pose, une exposition très longue. Ainsi, le mouvement de la pose, de la prise du cliché, n’est plus, comme il le dit, une « situation »; ladite « situation » devient moins importante, moins clinquante, moins extraordinaire : plus floue, justement. Paradoxalement, l’effet créé par cette longue exposition est celui de la distance, car l’image est insaisissable, sombre, floue, aux couleurs bizarrement teintées de bleu, de vert et de jaune, comme si la photo, plutôt que de révéler un semblant d’intimité secrète et authentique (je crois qu’il n’y a que Nan Goldin qui réussit une telle chose), rendait visible l’impossibilité d’une telle entreprise. Impossibilité, car la marque du temps devient celle de la représentation (le modèle est insaisissable dans une « situation » banalisée, à mille lieues de nous, malgré sa nudité), et cette même marque est celle des réels obstacles qui empêchent (au regard du photographe, au regard du spectateur, donc à l’autre) d’accéder au secret détenu par le modèle, secret lové entre son intimité et sa nudité. En gros, ce que fait Engström avec une technique simplissime et une composition archi classique, c’est d’illustrer parfaitement le rapport distance/intimité que porte la photographie et la pratique du portrait.
Cette théorie de l’image marquée par ce rapport, me suis-je dit, doit nécessairement servir à la pratique du paysage. Et, inévitablement, à celle de la déambulation. Vous me voyez venir, sans doute.











Ces photos ne sont pas toutes belles, ne sont pas toutes réussies, mais elles mettent en image quelque chose de très touchant, de parfois même douloureux, dans l’expérience du voyage et de la déambulation. Il y a souvent, presque toujours, une impression d’échec qui suit une telle expérience, comme si les lieux visités (et les rues dans lesquelles on a déambulé) s’étaient effacés en même temps que notre regard s’est posé sur eux, en même temps que nos pensées sont venues interférer avec l’Histoire du lieu qui nous exclut totalement. Comme si notre présence n’était pas à la hauteur du lieu. Tout ce qui en ressort est une expérience indéfinissable, insaisissable, qui se construit du moment où elle devient un souvenir, puis des images, souvent des photos, la plupart du temps prises en même temps que des centaines d’autres comme nous, fascinés par le même monument, la même architecture, la même Histoire, la même rue. C’est finalement comme si ce que nous voyons en voyageant et en déambulant devenait, par notre présence, quelque chose d’extrêmement flou.
Un bel échec, pourtant, car c’est l’expérience qui demeure. Les images, aussi claires soient-elles, sont loin de tout dire (de toutes manières, Google Images c’est peut-être de la merde, mais on retrouve tous les monuments sans doute mieux photographiés que par soi-même). Le flou, enfin, c’est aussi une façon pour moi de faire en sorte que l’image ne fige pas un lieu en le laissant dans sa plus grande superficialité. Le flou marque l’image de la complexité du souvenir, de l’idée du passage éphémère, l’aspect sans doute le plus important de la déambulation. Le flou pousse l’image au-delà de l’image. Le flou est dans l’image une perche pour la mémoire.2.3.09
Déambulation 9. L'expérience métonymique
La ville est une scène, oui, mais aussi une galerie. Si on regarde un bout de la ville comme on regarde un espace d’exposition, quelque chose se produit. Un déplacement du sens, une sorte de métonymie (je commence à parler en figures de style : déformation professionnelle), car la ville devient l’espace dans lequel s’exposent nos actions. Parler d’une partie de la ville qui fonctionne comme un espace de diffusion artistique, c’est parler du rôle de la ville en entier. Voilà. C’est un statement.
Ces endroits sont abondants. Suffit de savoir les regarder. Exemple : en pleine Nuit Blanche, parmi la foule et dans le froid, mes amis et moi avons décidé de nous réfugier au-dessous de la ville, littéralement, dans le réseau sous terrain aménagé pour l’événement en un interminable parcours d’exposition. Interminable est le bon mot : après une heure de marche et uniquement à mi-chemin, nous avons abandonné, incapables de voir une belle image de plus (ou une image laide-mais-c’est-parce-que-c’est-voulu). La plupart des œuvres étaient totalement dépourvues de sens et d’intérêt (ce n’est pas une opinion personnelle, c’est indiscutable, c’est comme ça, c’est tout), mais mon intention n’est pas de faire une critique d’une activité organisée pour une foire urbaine de laquelle on ne s’attend pas, de toutes manières, à de la qualité, mais bien à de la quantité. Mon intention : je ne sais pas, mais j’ai réfléchi.
J’ai réfléchi, oui, et je suis arrivé à plusieurs conclusions qui n’ont rien à voir avec ce blogue (autre support qui, je l’admets, ne vise pas toujours la qualité, mais trop souvent la quantité), à l’exception d’une piste. Celle de la ville entière comme une galerie.
Dans ce parcours d’art sous terrain, souvent je me suis surpris à accorder bien plus d’importance aux longs couloirs, aux néons si bien disposés (parfois à la verticale, parfois à l’horizontale, bien cachés entre deux tout petits murets de brique blanche ou dissimulés sous des grilles brillantes en acier très design), aux quelques coups de génie architecturaux qui se trouvaient sous l’Hôtel W confrontés à quelques mètres des horreurs de béton de la place Bonaventure, si bien que les œuvres exposées passaient parfois au second plan. En fait, mon regard a fait quelque chose qui m’a ému (je suis plus souvent ému par les contorsions de la pensée que par les beaux sentiments touchants, cutes ou tristes) : il a transformé, de temps à autre, ce long couloir ponctué de couleurs, d’ouvertures, de magasins ou simplement de longues séries de briques blanches, de plâtre ou de béton, en dispositif d’une œuvre d’art dont nous, les visiteurs, faisions partie. Sans nous, me suis-je dit, sans moi, ces lieux n’existent pas. Avec nous, ils n’existent qu’un tout petit peu car on y passe généralement pour ne pas y rester. Mais ce soir-là, en pleine Nuit Blanche, le rendez-vous a fait en sorte que les lieux sont devenus réels, se sont transformés, sont passés du non-lieu habituel et archi-théorique à un lieu à la fois réel, visible et éphémère comme le sont la plupart dans le milieu de l’art.
On pourrait dire que je l’ai regardé encore pour la première fois, que je l’ai reconnu et qu’à partir de cette reconnaissance, le lieu a commencé à porter un sens nouveau. Ce sens nouveau s’est transmis, s’est projeté vers moi (ou peut-être est-ce un sens que j’ai porté préalablement et qui s’est projeté vers le lieu ?) et m’a forcé à trouver ma caméra dans le fond de mon sac et de photographier les murs, les gens qui passaient et qui, pour une fois, s’arrêtaient pour voir. Oui, j’étais ému.
L’émotion s’est rapidement dissipée en regardant les photos que je venais de prendre : elles étaient encore moins intéressantes que celles accrochées aux murs du parcours sous terrain. Même pas assez bonnes pour les publier sur un blogue. Normal. Un peu frustrant, certes, mais normal, car la ville offre un décor qui ne se voit que par l’expérience C’est en expérimentant ma propre présence dans un lieu que le sens est né. Photographier cette expérience est une barbarie, car c’est tenter de la fixer. Or, la photographie met aussi en mouvement. Elle crée une nouvelle expérience à laquelle se confronter. Impossible de le faire en un coup de doigt en plein milieu d’une émotion. En tout cas, moi, je n’y crois pas.
Donc, ça n’a pas fonctionné. Des images d’une platitude incroyable, de celles qu’on ne veut pas effacer mais qu’on passe vite quand on les regarde. Je n’ai gardé qu’une seule qui, malgré sa piètre qualité technique, semble porter le poids de toute l’expérience sur ses épaules et qui pourtant ne la raconte pas. Je trouve que le regard des gens au milieu de ce couloir jaune et blanc projètent la même lumière que les néons. Ici, le décor se mêle à la présence. C’est aussi ça la ville, quand on la regarde comme il le faut.
7.2.09
Déambulation 8. Joli bordel au bonheur des yeux
Pendant ce temps, je me promène dans la ville à la recherche des images qui arrêtent le temps. La photographie est un moyen de le faire, certes, mais un simple regard posé sur ces lieux mal éclairés est une entrée entière dans l’intervalle que la ville nous offre constamment. Suffit de s’arrêter, d’accepter de s’accorder avec le temps suspendu afin de voir la beauté de ces chantiers.
Il m’arrive pourtant d’être aux prises avec le désir de remplir ces espaces. La plupart d’entre eux feraient une merveilleuse scène, un merveilleux décor, pour une pièce de théâtre. Le hasard fait bien les choses : rien de trop symétrique pour endormir le regard ; à gauche une chaise poussiéreuse, à droite une montagne de plâtre, de métaux et de fils électrique, puis un grand espace complètement vide au-devant pour refléter la lumière. L’intervalle présente à mes yeux la possibilité de représenter, d’ajouter du sens, de performer. Mais je me contente de photographier. Avec ce désir de théâtre, c’est une sorte de barbarisme qui agit. Je crois que l’humain a besoin de signifier tout ce qu’il voit. D’ajouter du sens, justement, à tout ce qui se place devant soi, à tout ce qui n’en a pas, à une chaise vide, à des décombres, à un espace vide. Difficile, oui, de voir le paysage urbain dans le détail car cela oblige de laisser tomber toute signification préétablie. Si la chaise est à gauche d’une ruine, si un escalier mène vers le vide, c’est qu’ils sont là, simplement. Nul besoin de connaître l’histoire. Nul besoin d’inventer une anecdote (la ville est remplie d’anecdotes que nous ne connaîtront jamais). Seulement cela, l’objet, les vides et les pleins. Seulement la présence à laquelle il est difficile de penser sans savoir pourquoi. Un simple répit de la pensée, au bonheur des yeux.










